
Le 30 août 2023, des militaires emmenés par le général Brice Clotaire Oligui Nguema, commandant de la garde républicaine, mettaient fin au régime d’Ali Bongo Ondimba, alors affaibli par la maladie et sous l’influence croissante de son fils Noureddin Bongo Valentin et de son épouse Sylvia Bongo. Si cette rupture a été vécue comme un soulagement par une large partie de la population, elle a surtout représenté, pour certains acteurs de la société civile engagés dans la contestation, une question de survie pure et simple. Trois ans après le coup de force militaire du 30 août 2023, la députée Justine Judith Lekogo, ancienne figure du Copil Citoyen aujourd’hui député de la Vie République, brise le silence. Traquée, menacée de mort, contrainte de fuir dans la forêt aux abords du fleuve Mpassa, l’élue de la Nation raconte pour la première fois avec autant de détails les heures les plus sombres de sa vie et explique pourquoi sa gratitude envers le pouvoir actuel ne rime pas avec silence
la genèse d’une menace de mort
Journaliste : Madame la Députée, votre témoignage sur les événements des 29 et 30 août 2023 est particulièrement poignant. Vous confiez : « J’ai cru que j’allais mourir. Le 30 août m’a sauvée. Je ne me tairai plus. » Pourquoi avoir choisi ces mots pour raconter cette période ?
Justine Judith Lekogo : Parce qu’ils résument fidèlement ce que j’ai traversé. Certaines dates se célèbrent ; d’autres se portent dans la chair. Le 30 août 2023 est, pour moi, les deux à la fois. Je ne parle pas ici de théorie politique, mais d’une expérience intime et personnelle. Le 29 août 2023, j’ai réellement pensé que ma dernière heure était arrivée. J’avais reçu des menaces explicites : on évoquait ma disparition, on m’avertissait que je devais m’effacer une fois les résultats proclamés, on parlait même d’un empoisonnement.
Le plus douloureux, c’est que ma propre famille était informée de ces rumeurs. Ma mère avait reçu des messages lui annonçant ma mort. Certains de mes frères aînés étaient également au courant. Dans mon entourage, on avait presque cessé de me compter parmi les vivants : on attendait, dans l’angoisse, l’annonce de ma disparition. Alors oui, quand j’affirme aujourd’hui que le 30 août m’a sauvée, ce n’est pas une formule de circonstance. C’est le sentiment profond que je conserve de cette journée.
« Ma mère attendait l’annonce de ma mort »
Journaliste : Revenons précisément sur ces menaces. Que disait-on exactement à votre mère ?
Justine Judith Lekogo : On lui laissait entendre que sa fille ne s’en sortirait pas. Imaginez ce que cela représente pour une mère : recevoir des messages annonçant la mort de son enfant, entendre des inconnus lui affirmer « votre fille ne sortira pas de là », et devoir malgré tout continuer à vivre, à espérer, à prier.
Ma mère traversait cette peur. Mes frères aussi. Pendant ce temps, je cherchais simplement un moyen de rester en vie. Aujourd’hui encore, l’émotion me submerge lorsque j’y repense, car pendant que je fuyais pour survivre, ma famille se préparait psychologiquement à l’idée de me perdre.
La fuite vers la forêt : « Je ne savais plus à qui faire confiance »
Journaliste : À quel moment avez-vous compris qu’il fallait réellement vous cacher ?
Justine Judith Lekogo : Lorsque j’ai aperçu des véhicules des forces de l’ordre à proximité de mon domicile et que j’ai eu la certitude d’être surveillée. Je ne savais plus qui pouvait me protéger, qui risquait d’être suivi, à qui je pouvais confier mes craintes. J’ai alors pris une décision extrêmement difficile : je me suis enfuie. Non pas pour voyager ni pour disparaître volontairement de la vie des autres, mais parce que je pensais sincèrement qu’on venait m’arrêter — et peut-être pire encore.
Journaliste : Où êtes-vous allée ?
Justine Judith Lekogo : Je me suis dirigée vers la forêt, en direction du fleuve Mpassa. Je connaissais ces chemins pour avoir grandi dans cette partie du deuxième arrondissement de Franceville : les sentiers de nos plantations familiales, ceux de mon enfance. Mais cette nuit-là, ils n’étaient plus des chemins de promenade. Ils sont devenus mes chemins de survie. Je suis partie sans prévenir mon gardien ni les personnes qui travaillaient avec moi, pour ne exposer personne. Je voulais simplement rester en vie.
« Cette nuit-là, je n’étais plus la femme politique »
Journaliste : Qu’avez-vous ressenti au cours de cette nuit ?
Justine Judith Lekogo : Cette nuit-là, je n’étais plus la militante, ni l’actrice de la société civile, ni la femme politique. J’étais simplement une femme qui redoutait de mourir. Lorsque votre vie est réellement menacée au cœur d’une forêt, les titres, les fonctions et les ambitions deviennent secondaires : il ne reste plus qu’un seul objectif, survivre. Je pensais à ma mère, à AAmes frères, à toute ma famille, à tout ce que j’avais entrepris depuis 2020, aux risques que j’avais pris. Et à un moment donné, je me suis dit : « Peut-être que c’est la fin. »
Journaliste : Aviez-vous conscience que votre famille pouvait vous croire morte ?
Justine Judith Lekogo : Oui, et c’est sans doute ce qui me blesse encore le plus aujourd’hui. Pendant que je me cachais, ma mère et mes frères redoutaient peut-être la pire des nouvelles. Aucune famille ne devrait vivre une telle attente, et aucune mère ne devrait craindre un message lui annonçant la mort de sa fille. C’est une épreuve qui vous transforme en profondeur.
Le 30 août, jour de rupture et de renaissance
Journaliste : Et puis survient le 30 août.
Justine Judith Lekogo : Oui, et tout bascule. Le pays bascule, le régime s’effondre, et avec lui, pour de nombreux Gabonais, une peur qui semblait s’être installée durablement. Pour certains, le 30 août restera un coup d’État. Pour moi, il a aussi représenté une libération, car ce jour-là, mon existence n’a pas seulement changé sur le plan politique : j’ai le sentiment que ma vie a été sauvée. Voilà pourquoi je ne pourrai jamais considérer le 30 août comme une simple date du calendrier institutionnel. C’est, pour moi, une date intime, douloureuse, une date de survie et de renaissance.
Une dette morale envers les magistrats et le Chef de l’État
Journaliste : Vous avez tenu à citer certains magistrats en fonction à Franceville à cette époque.
Justine Judith Lekogo : Oui, car lorsque votre vie est en jeu, on n’oublie jamais ceux qui refusent de franchir certaines limites. Je pense notamment au procureur général de l’époque, Eddy Minang, et à son adjoint Olivier Nzaou. Dans le contexte que je vivais, je n’oublie pas qu’ils n’ont pas donné suite à l’arrestation que je redoutais. Je ne suis pas ici pour rouvrir tout le dossier judiciaire de cette période : je parle simplement d’une dette humaine et morale envers ceux qui ont fait preuve de retenue et de responsabilité.
Journaliste : Vous adressez également une parole de reconnaissance au général Brice Clotaire Oligui Nguema…
Justine Judith Lekogo : Oui, et je tiens à être très claire : je n’oublie pas celui qui, le 30 août 2023, a pris la responsabilité de mettre fin à un système à bout de souffle. Je ne suis pas ingrate. Je sais ce que nous avons vécu, ce que cette rupture a représenté pour certains d’entre nous, et je sais que sans le 30 août, mon histoire aurait pu être bien différente — peut-être même que je ne serais plus là pour la raconter. J’ai donc une dette morale de reconnaissance. Mais cette reconnaissance ne doit jamais se transformer en dette de silence.
« Je refuse d’être une béni-oui-oui »
Journaliste : Pourquoi insistez-vous autant sur cette distinction entre gratitude et silence ?
Justine Judith Lekogo : Parce que je tiens à rester cohérente avec les valeurs pour lesquelles je me suis battue. Je ne me suis pas réfugiée dans une forêt pour devenir, trois ans plus tard, une femme incapable d’exprimer sa pensée. Je ne me suis pas battue pour qu’une peur en remplace une autre, mais pour que le Gabonais puisse respirer, pour que le journaliste puisse questionner, pour que le magistrat puisse décider en conscience, pour que le député puisse voter en conscience — et pour que nul ne soit contraint d’approuver simplement parce qu’un puissant a tranché.Je refuse donc d’être une « béni-oui-oui ». Le député n’est pas l’élu d’un seul parti : il est le représentant de la Nation tout entière. Bien sûr qu’il doit être à l’écoute de sa famille politique, mais il doit surtout rester fidèle à sa conscience, à ses électeurs et à l’intérêt général. Il doit pouvoir soutenir une politique qu’il juge pertinente, proposer, amender, interroger — et savoir dire non lorsqu’une décision lui semble contraire au bien commun.
« Libérons aussi les consciences »

Journaliste : Votre position peut-elle être perçue comme une critique du pouvoir en place ?
Justine Judith Lekogo : Je ne la conçois pas comme une critique, mais comme une certaine idée de la démocratie. Un Parlement où chacun dit systématiquement « oui » n’en est plus véritablement un : il se réduit à une chambre d’enregistrement, et je refuse cette dérive. Nous n’avons pas parlé de libération pour simplement changer les visages assis dans les fauteuils. La véritable transformation doit aussi toucher notre rapport au pouvoir.
S nous avons évoqué la libération du Gabon, alors allons jusqu’au bout de cette démarche : libérons les consciences, la parole, le débat, le Parlement, les institutions de la peur. Construire un pays, ce n’est pas seulement bâtir des routes, des écoles ou des hôpitaux ; c’est aussi édifier des institutions où chaque citoyen peut dire « je ne suis pas d’accord » sans craindre de perdre sa place, sa liberté ou sa vie.
« La loyauté ne consiste pas à tout applaudir »
Journaliste : Peut-on rester loyal envers le Chef de l’État tout en le critiquant ?
Justine Judith Lekogo : Absolument, et je considère même cela comme une forme supérieure de loyauté. Soutenir un homme d’État, ce n’est pas l’applaudir en toute circonstance ; c’est parfois lui dire ce qu’il n’a pas forcément envie d’entendre. Je soutiendrai le Président chaque fois que ses décisions me sembleront bénéfiques pour le Gabon. Mais si une orientation me paraît un jour contraire à l’intérêt général, je continuerai à interpeller — avec respect, mais avec franchise.Je préfère dire la vérité avec respect plutôt que d’applaudir par pur intérêt. Je ne recherche aucun poste : je ne me suis pas cachée dans une forêt pour obtenir un fauteuil, mais parce que je crois profondément en l’avenir du Gabon.
Le message adressé au Chef de l’État
Journaliste : Si le Président vous écoutait aujourd’hui, quel message personnel souhaiteriez-vous lui adresser ?
Justine Judith Lekogo : Monsieur le Président, je n’oublie pas ce que le 30 août a représenté dans ma vie, ni ce que cette rupture a signifié pour notre pays. Mais ma reconnaissance ne saurait être interprétée comme une obligation de silence. Je continuerai à vous soutenir lorsque je jugerai que vous agissez dans le sens de l’intérêt général, et je continuerai à vous interpeller lorsque je penserai qu’une orientation mérite d’être corrigée. Non par hostilité, mais parce que je crois que le Gabon mérite cette sincérité. Parfois, ceux qui vous disent la vérité avec respect sont ceux qui vous servent le mieux.
« J’ai eu peur de mourir, jamais peur de mes convictions »
Journaliste : Une dernière question, Madame la Députée : après tout ce que vous avez vécu, avez-vous encore peur?
Justine Judith Lekogo : La peur fait partie de la condition humaine, et je ne prétendrai jamais en être exempte. J’ai eu peur, j’ai réellement cru que j’allais mourir. Mais cette épreuve m’a aussi enseigné qu’il existe des choses plus grandes que la peur : mes convictions et le Gabon en font partie. Alors aujourd’hui, je peux affirmer que j’ai eu peur de mourir, mais que je n’ai jamais eu peur de défendre mes convictions — et cela, personne ne pourra me l’enlever.
Pour certains, le 30 août 2023 fut un coup d’État. Pour moi, ce fut une libération. Et puisque nous avons entamé la libération du Gabon, n’en restons pas à mi-chemin. Libérons les consciences, la parole, les institutions, le Parlement. Et surtout, ne transformons jamais la reconnaissance en obligation de se taire, car le Gabon que nous voulons bâtir mérite mieux que des hommes et des femmes qui disent toujours « oui ». Il mérite des citoyens qui osent encore penser, parler et défendre l’intérêt général.
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