
C’est dans un cadre symboliquement éloquent — les locaux de la délégation de l’Union Européenne au Gabon, à Libreville — que s’est tenu, ce jeudi 7 mai, le Forum Citoyen, une tribune de haute tenue réunissant plusieurs organisations de la société civile. Entre les murs d’une institution qui incarne le projet démocratique par excellence, des voix se sont élevées, lucides et sans concessions, pour disséquer les fractures béantes d’une société en quête de repères.
C’est lors du deuxième panel, consacré à la solidarité intergénérationnelle, que l’atmosphère a atteint sa densité la plus vive. Aux côtés d’autres acteurs engagés de la société civile, Lionel Engonga, président de l’ONG SOS Prisonniers et ancien député de la Transition, a pris la parole avec la conviction tranchante de celui qui connaît les réalités du terrain — non pas depuis un bureau feutré, mais depuis les marges où la misère se tait et s’accumule.
Ce qui frappe dans l’analyse de l’ancien député, c’est l’élargissement du spectre de la précarité. La détresse ne se cantonne plus aux jeunes sans diplôme — elle gagne désormais les rangs des lauréats, de ceux qui ont fait le pari de l’école et se heurtent à un marché du travail verrouillé, où décrocher un simple stage relève du parcours du combattant. Une absurdité que l’intervenant n’hésite pas à nommer pour ce qu’elle est : un gâchis collectif.

Les invisibles du système : le handicap, angle mort des politiques publiques
Avec une acuité remarquable, Lionel Engonga a braqué le projecteur sur une réalité trop souvent reléguée aux oubliettes du débat public : la situation des jeunes gabonais vivant avec un handicap. Si des dispositifs légaux existent pour favoriser leur inclusion dans les institutions, leur portée concrète reste désespérément étroite. Le fossé entre la norme affichée et la vie vécue illustre, une fois de plus, la tragédie de politiques publiques qui s’épuisent dans la communication sans jamais atteindre le quotidien de ceux qu’elles prétendent servir.
Sans complaisance ni démagogie, l’orateur n’a pas épargné la jeunesse elle-même. Son discours ne verse pas dans le registre de la victimisation — il interpelle, bouscule, exige. Il appelle à un sursaut de conscience citoyenne, à substituer la culture de l’assistanat par celle du mérite, de la formation et de l’engagement autonome. Un message qui détonne dans un paysage où la participation civique est trop souvent monnayée plutôt que vécue.

La crise des repères : quand les aînés trahissent l’espoir des jeunes
L’un des moments les plus percutants de l’intervention fut celui où Lionel Engonga a posé le scalpel sur la plaie de la transmission. Si la jeunesse gabonaise dérive, c’est aussi parce qu’elle manque cruellement de boussoles — de figures d’exemplarité qui tiennent la ligne. Or, lorsque ceux qui incarnaient des valeurs changent brusquement de cap selon les vents du pouvoir, c’est toute la confiance collective qui s’effondre, et l’horizon des plus jeunes qui se brouille. Ce n’est pas seulement une crise générationnelle : c’est une crise profonde de la transmission, qui ronge les fondements mêmes d’une société qui aspire à se reconstruire.
Réinsertion carcérale : des avancées réelles, des lendemains encore fragiles

Interrogé sur la condition des jeunes incarcérés — un terrain qu’il connaît de l’intérieur à travers son action quotidienne à la tête de SOS Prisonniers —, Lionel Engonga a reconnu l’existence d’avancées tangibles, sans pour autant verser dans un optimisme de façade. Il a cité en exemple une boulangerie implantée à la prison centrale de Libreville, permettant à des détenus d’acquérir un savoir-faire concret et de préparer leur réintégration dans la société. Il a également salué des réussites scolaires remarquables enregistrées en milieu carcéral, avec des jeunes décrochant le BEPC ou le baccalauréat derrière les barreaux.
Mais la mise en garde est ferme : ces efforts n’ont de sens que s’ils s’inscrivent dans un continuum. Sans accompagnement durable vers l’emploi après la libération, la réinsertion reste une promesse inachevée — un pont construit à mi-chemin.
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