
ABIDJAN, Côte d’Ivoire — Il y a des prestations scéniques qui laissent un goût amer. Celle de L’Oiseau Rare au FEMUA 18 en fait incontestablement partie, du moins aux yeux de la communauté gabonaise présente à cet événement.
Mandaté pour porter les couleurs du Gabon sur l’une des scènes musicales les plus prestigieuses d’Afrique de l’Ouest, l’artiste a livré une performance qui a semé la consternation au sein de sa délégation. Durant l’intégralité de son set, pas un mot pour son pays d’origine, pas un signe de reconnaissance envers le public gabonais — pourtant mobilisé malgré son nombre limité — et surtout, une mise en scène qui a davantage ressemblé à un acte de candidature à la citoyenneté culturelle ivoirienne qu’à une représentation ambassadrice du 241.
Un concours de Biama sur scène : le symbole d’un égarement
Le moment le plus éloquent de cette prestation controversée reste sans doute l’organisation spontanée d’un concours de Biama — cette danse populaire ivoirienne — en plein milieu de son show. Un choix artistique qui, pour beaucoup de Gabonais présents, relevait moins de la fusion culturelle assumée que d’une tentative maladroite de séduction à tout prix.
Car la question légitime qui se pose est la suivante : pourquoi ne pas avoir mis en avant la Tcham, cette danse gabonaise dont L’Oiseau Rare tire précisément l’essentiel de son identité artistique ? Celle-là même qui l’a propulsé sur le devant de la scène nationale et lui a valu, il y a quelques années, une reconnaissance officielle symbolisée par la remise de son passeport et de documents gabonais par le ministre de la Culture de l’époque. Un geste fort, porteur de sens, qui l’avait consacré comme une fierté.
La délégation gabonaise interpellée
Nephtali Nalick, influenceur gabonais basé en Côte d’Ivoire et membre de la délégation présente au festival, n’a pas caché sa stupéfaction face à l’attitude de l’artiste. Pour lui, L’Oiseau Rare a clairement manqué à son devoir de représentation, volant désormais en terrain étranger, en oubliant ses «rarissimes » — ce public fidèle qui l’a soutenu depuis ses débuts.
Au-delà de la simple déception, les avis divergent sur les motivations profondes de l’artiste. Certains compatriotes y voient un oubli inexcusable ; d’autres, plus indulgents, perçoivent dans cette attitude le comportement d’un homme en quête d’intégration, désireux de prouver qu’il peut exister sur la scène ivoirienne au même titre qu’un Himmra ou un Didi B. Une ambition légitime en soi, mais qui ne devrait jamais se construire sur le reniement de ses origines.
Des exemples qui font école
Pourtant, la démonstration que conquête et fidélité peuvent coexister n’est plus à faire. La scène musicale gabonaise regorge d’artistes qui ont su rayonner au-delà des frontières nationales sans jamais sacrifier leur identité sur l’autel de la notoriété.
Shanel la Kinda et son désormais incontournable Tchizabengue a conquis l’Afrique entière, la Côte d’Ivoire en tête, en célébrant fièrement ses racines. Eboloko et son Satanana, fort de plus de 30 millions de vues sur les plateformes numériques, a réalisé cette prouesse sans jamais effacer le 241 de son identité. Plus récemment, Creol et la révélation du moment Emma sont la preuve quotidienne qu’il est possible d’embrasser une ambition panafricaine tout en restant les dignes ambassadeurs du pays qui leur a tout donné
Participer à un festival international au nom d’un pays n’est pas un exercice anodin. C’est une mission, et à ce titre, elle implique une responsabilité. La conquête d’un nouveau public est une aspiration artistique honorable — nul ne saurait la condamner. Mais vouloir séduire Abidjan en tournant le dos à Libreville, c’est choisir la facilité de l’adaptation contre la grandeur de l’authenticité.
L’Oiseau Rare avait une occasion rare, justement. Celle de faire découvrir au monde la richesse d’une culture gabonaise encore trop méconnue sur la scène internationale. Il a préféré chanter en terrain connu, au sens figuré comme au propre.
La question que certains se posent désormais mérite d’être posée sans détour : cet artiste représentait-il le Gabon, ou cherchait-il simplement à ne plus en être ?
La réponse, lui seul la connaît.
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