Xénophobie en Afrique du Sud : Ramaphosa invoque le legs de l’apartheid pour rappeler ses compatriotes à leur devoir de mémoire

C’est dans une Bloemfontein électrisée par les commémorations que Cyril Ramaphosa a choisi, le lundi 27 avril 2026, de hausser le ton. Depuis la pelouse du Dr Rantlai Molemela Stadium, le président sud-africain a livré son discours du Freedom Day avec une gravité inhabituelle — celle d’un chef d’État contraint d’affronter, le jour même où son pays célèbre trente-deux ans de démocratie chèrement conquise, le retour des vieux démons de la haine et du rejet de l’autre. La cible de son avertissement : la recrudescence alarmante des violences xénophobes qui ensanglantent une nouvelle fois la Nation arc-en-ciel.

Le président a convoqué l’Histoire avec une franchise désarmante. Rappelant que des nations africaines ont hébergé, financé et porté sur la scène internationale la cause des combattants anti-apartheid au péril de leur propre stabilité, il a exhorté ses compatriotes à ne pas trahir cet héritage. « Il ne peut pas, et il ne doit jamais être, que nous foulions aux pieds la fraternité africaine qui a rendu notre liberté possible », a-t-il lancé d’une voix ferme. Ces mots, adressés autant à la jeunesse qu’aux fauteurs de troubles, sonnent comme un rappel solennel : la liberté sud-africaine est une dette collective, pas un privilège exclusif.

Sans esquiver les réalités économiques qui alimentent les frustrations populaires, Ramaphosa a néanmoins posé une ligne rouge : la misère ne saurait légitimer la barbarie. Tout en reconnaissant les tensions liées à l’immigration irrégulière, il a annoncé un train de mesures — renforcement des contrôles frontaliers, lutte contre la corruption au sein des services d’immigration et sanctions contre les employeurs exploitant une main-d’œuvre clandestine. Des réponses structurelles qui, pour crédibles qu’elles paraissent sur le papier, devront impérativement se traduire en actes tangibles pour dissiper le scepticisme légitime d’une opinion publique lasse des promesses non tenues.

Le contexte dans lequel gouverne Ramaphosa est propice à tous les embrasements. Avec un taux de chômage structurel dépassant officiellement les 32 % selon Statistics South Africa, et des services publics sous pression croissante, le terreau du bouc émissaire est particulièrement fertile. L’Union africaine plaide certes pour une libéralisation de la mobilité intra-continentale — position que Pretoria soutient formellement —, mais la fracture entre les engagements diplomatiques de façade et les réalités sociales explosives du pays n’a jamais paru aussi béante. C’est précisément cette contradiction qui fragilise la posture du chef de l’État.

De nouvelles manifestations anti-étrangers sont annoncées dans la province du Gauteng dans les prochains jours, et Pretoria n’a pour l’heure déployé aucun dispositif spécifique pour les contenir. Ce silence opérationnel, dans un pays où les vagues xénophobes de 2008, 2015 et 2019 ont laissé des centaines de morts et des milliers de déplacés dans leur sillage, est en lui-même un signal inquiétant. Le discours de Bloemfontein restera-t-il un beau geste rhétorique, ou marquera-t-il le début d’une rupture sincère avec des décennies d’indifférence institutionnelle ? La réponse, comme souvent en Afrique du Sud, se lira dans les actes — et non dans les mots.

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