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Xénophobie en Afrique du Sud : quand les plaies du passé saignent à l’heure de la mondialisation

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Le pays de Mandela se déchire à nouveau. Ce qui devait être le symbole éclatant d’une Afrique réconciliée, le « pays arc-en-ciel » que le monde entier avait érigé en modèle de renaissance post-apartheid, replonge dans ses démons les plus sombres. Des vidéos glaçantes, virales, insoutenables, déferlent sur les réseaux sociaux : des commerçants nigérians pourchassés, des Ghanéens sommés de produire leurs papiers sur le trottoir avant d’être expulsés manu militari, des entrepôts appartenant à des ressortissants igbo partant en fumée. L’Afrique du Sud 2026 fait honte à l’Afrique tout entière.

Tout a commencé le 30 mars 2026 à KuGompo City, dans la province du Cap-Oriental. Des manifestants ont incendié des véhicules et des bâtiments pour protester contre l’installation de Solomon Ogbonna Eziko en tant que monarque traditionnel de la communauté igbo — un simple festival culturel diasporique, pratique courante aux quatre coins du monde, cyniquement transformé en prétexte à la violence. La Haute Commission du Nigeria a pourtant formellement démenti qu’il s’agissait d’un couronnement officiel. Peu importe : l’étincelle avait suffi à embraser un brasier couvant depuis des années. Des groupes sud-africains ont méthodiquement attaqué commerces, véhicules et entrepôts de la communauté igbo, avant que les violences ne se propagent comme une traînée de poudre jusqu’au KwaZulu-Natal.

Durban, nouveau foyer de la haine anti-étrangers

Depuis le 20 avril 2026, des marches anti-immigrés sillonnent le centre-ville de Durban, conduites par Ngizwe Mchunu, ancien animateur radio, flanqué des mouvements March and March et Phakelumthakathi. Ces milices civiles organisent des descentes musclées dans les commerces tenus par des étrangers, sous couvert de vérification administrative. La rhétorique est sans équivoque : « Nous ne voulons plus d’Africains ici », clament leurs partisans sur les réseaux sociaux. Plus radical encore, le groupe Concerned Citizens and the Voters of SA a lancé un appel à une grève nationale le 4 mai, réclamant l’expulsion de tous les étrangers — réguliers ou non.

Réaction internationale et silence coupable de Pretoria

Face à ce déferlement, Accra a haussé le ton. Le 23 avril, le ministère ghanéen des Affaires étrangères a convoqué le Haut-Commissaire par intérim sud-africain pour lui signifier la protestation formelle du Ghana, rappelant le rôle historique de Kwame Nkrumah dans la lutte anti-apartheid — une solidarité africaine que ces violences foulent aujourd’hui aux pieds. Le Nigeria avait quant à lui pressé ses ressortissants de « rester discrets » dès le 30 mars. Consternante inversion des rôles : ce sont désormais les victimes que l’on somme de se cacher.

Ce qui rend la situation proprement intolérable, c’est l’attitude du gouvernement de Cyril Ramaphosa — muré dans un silence assourdissant, prolongeant un schéma documenté depuis les grandes flambées xénophobes de 2008, 2015 et 2019. Le paradoxe est saisissant : l’Afrique du Sud porte devant la Cour internationale de justice une plainte contre Israël pour génocide à Gaza, pendant que sur son propre sol des ressortissants africains sont chassés, dépouillés et humiliés dans une impunité quasi totale. Depuis 2019, aucun responsable majeur n’a été condamné pour ces violences récurrentes.

Les racines du mal : un cocktail explosif

Pour comprendre cette gangrène, il faut fouiller dans les entrailles sociales du pays. Le chômage y atteint des proportions abyssales : 31,9 % de la population active est sans emploi, un taux qui grimpe à l’effarant 58,5 % chez les 15-24 ans. Dans ce désert économique, chaque étranger devient un bouc émissaire commode. Le mouvement Opération Dudula — « jeter » en zoulou, né en 2021 à Soweto — prospère sur ce terreau de frustration, accusant les migrants de voler des emplois et de nourrir la criminalité. Des accusations que les chiffres officiels démentent catégoriquement : les immigrés ne représentaient que 8,5 % des personnes condamnées en 2019. Le bilan humain de cette haine est pourtant accablant : depuis 1994, l’observatoire Xenowatch recense 669 morts, 5 310 commerces pillés et plus de 127 000 déplacements forcés.

L’image d’une Afrique qui se blesse elle-même

Il y a dans cette tragédie une ironie cruelle et douloureuse. Le pays qui a bénéficié de la solidarité panafricaine pour briser ses chaînes raciales retourne aujourd’hui cette solidarité en arme contre ses frères du continent. Comme le martèle l’Institute of Race Relations : « La violence xénophobe n’est pas fondée sur la crainte que les étrangers « volent des emplois ». Elle est fondée sur une inégalité économique profonde et sur l’incapacité du gouvernement à mener des politiques créatrices d’emploi. »Les étrangers ne sont pas le problème de l’Afrique du Sud. Ils en sont le miroir brisé.

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