
En ce matin glacial du 25 janvier 1971, les blindés rugissent dans les artères de Kampala. Un homme surgit de la tourmente militaire, colossal, charismatique, drapé dans ses galons de général : Idi Amin Dada vient de renverser le président Milton Obote d’un coup d’État fulgurant, profitant de l’absence de ce dernier à l’étranger. Le pays, exsangue après des années d’autoritarisme obotéen, retient son souffle — puis explose de joie. Dans les rues poussiéreuses de la capitale, la foule en liesse acclame son nouveau maître. Les fleurs volent. Les femmes chantent. Un sauveur est né. Mais, malheureusement, quelques temps après, c’est la désolation totale.
Né vers 1925 dans la région reculée de Koboko, sans instruction véritable, quasiment illettré, cet ancien aide-cuisinier de l’armée coloniale britannique avait gravi les échelons non par son intelligence, mais par sa brutalité redoutable, sa loyauté aveugle aux ordres et une stature physique écrasante — près de deux mètres, cent vingt kilogrammes de muscles. Ce que la foule de Kampala ne savait pas encore, c’est qu’elle venait de remettre les clés du pays à un prédateur.
Le masque populiste, les premiers signes du monstre
Sur la scène internationale, l’accueil fut d’une bienveillance troublante. Londres respira, soulagée de voir partir le nationaliste Obote. Israël, qui avait formé et armé Amin depuis des années, se félicita de l’avènement de son poulain. Washington ne broncha pas. Le nouveau maître de Kampala multiplia les déclarations rassurantes, promit des élections libres, clama son attachement à la réconciliation nationale. Il sillonnait les rues au volant d’une Jeep découverte, serrant les mains, riant aux éclats, incarnant à merveille le père bienveillant d’une nation enfin libérée. Le monde fut séduit. Le piège était tendu.
Pourtant, les fissures apparurent dès les premières semaines pour qui savait regarder. Dans l’ombre du palais, il installa le redoutable State Research Bureau — façade administrative derrière laquelle se cachaient en réalité des escadrons de la mort chargés de traquer l’intelligentsia ougandaise et les partisans de l’ancien régime. Les officiers qui n’avaient pas soutenu le putsch furent exécutés sommairement, certains décapités, d’autres pulvérisés à la dynamite dans leurs cellules. Et le colosse lançait déjà, goguenard, cette formule glaçante qui résumait toute sa philosophie de gouvernance : « Je peux garantir la liberté d’expression, mais je ne peux pas garantir la liberté après l’expression. »

La Grande Purge Économique — L’Expulsion des Indiens, 1972
Le tournant le plus dévastateur survint le 4 août 1972, lorsque Amin convoqua les caméras pour annoncer, le visage illuminé d’une conviction mystique, que Dieu lui avait ordonné en rêve d’expulser les quelque 80 000 ressortissants asiatiques du pays. Médecins, comptables, entrepreneurs, universitaires, commerçants — ces hommes et ces femmes détenaient les deux tiers de l’économie ougandaise. Un ultimatum de 90 jours leur fut signifié : quitter le territoire en emportant le strict minimum. Désobéir signifiait l’emprisonnement ou la mort.
La radio nationale jubilait, diffusant en boucle un refrain populiste : « Bye-bye les Indiens, vous avez trait l’économie pendant assez longtemps ! » La foule applaudit. Les commerces furent pillés dès le lendemain. Les proches d’Amin s’emparèrent voracement des plus grandes firmes, des villas, des véhicules — soit près de 400 millions de dollars de biens saisis en quelques semaines. Mais la liesse fut de courte durée. En quelques mois seulement, l’économie ougandaise s’effondra verticalement. Les industries cessèrent de fonctionner, faute de cadres compétents pour les piloter. Les hôpitaux se vidèrent de leurs médecins. Les écoles perdirent leurs enseignants. Le chômage explosa. L’Ouganda avait scié la branche sur laquelle il était assis — et plongeait dans l’abîme.

L’Ogre au Sommet — Terreur, Mégalomanie et Délires Paranoïaques
Coupé du réel, ivre de puissance, Amin sombra progressivement dans une mégalomanie délirante dont le monde entier suivit les épisodes avec une stupeur mêlée d’effroi. Il s’autoproclama solennellement « Président à vie, Maréchal, Docteur honoris causa, Conquérant de l’Empire britannique et Dernière Merveille du Monde ». Devant les caméras des journalistes étrangers médusés, il se fit transporter en chaise à porteurs par des hommes d’affaires britanniques, savourant publiquement cette humiliation symbolique. Pendant ce temps, dans les geôles du State Research Bureau à Kampala, les cris des suppliciés déchiraient les nuits. Les opposants disparaissaient dans les eaux du Nil ou dans les estomacs des crocodiles. Les corps des récalcitrants étaient retrouvés mutilés. Et dans les réfrigérateurs du palais présidentiel, des têtes d’ennemis politiques attendaient, préservées, les caprices macabres de leur bourreau.
Parmi les victimes emblématiques de cette terreur figurèrent Janani Luwum, archevêque anglican de Kampala, assassiné en janvier 1977 avec deux ministres après avoir été accusé de complot ; Benedicto Kiwanuka, ancien Premier ministre ; Joseph Mubiru, gouverneur de la Banque centrale. L’intelligentsia fut décimée. Les universités se vidèrent. Les juges se turent. En huit ans de règne sanguinaire, entre 300 000 et 500 000 Ougandais périrent sous les coups d’un régime que la communauté internationale continuait, honteusement, à tolérer.
L’Humiliation d’Entebbe — Le Début de la Fin, 1976
L’été 1976 marqua le premier craquement retentissant de l’édifice aminien. En juin, un commando palestinien détourna un avion d’Air France et le posa à l’aéroport d’Entebbe, avec la complicité manifeste du dictateur qui accueillit les terroristes en héros et se posa en médiateur sur la scène mondiale. Le 3 juillet à minuit, des commandos d’élite israéliens frappèrent en un raid d’une précision chirurgicale, libérant les otages et détruisant au sol sept chasseurs MiG de l’armée ougandaise. L’humiliation fut totale et mondiale. Furieux, Amin fit exécuter deux cents officiers qu’il jugeait incompétents, expulsa tous les ressortissants étrangers restants et déclencha une nouvelle vague de violence intérieure. La paranoïa avait définitivement pris les commandes du pays.
La Folie des Grandeurs — L’Attaque de la Tanzanie, Erreur Fatale, 1978
L’orgueil sans limite fut, au bout du compte, l’arme qui acheva le dictateur. À la fin de 1978, dans un accès de démence stratégique, Amin lança ses troupes à l’assaut de la Tanzanie voisine, dont il détestait viscéralement le président Julius Nyerere, qu’il surnommait avec mépris « la vieille femme ». Ses soldats s’emparèrent d’une bande de territoire de 1 800 kilomètres carrés, massacrant les paysans, pillant les troupeaux. Amin claironnait qu’il écraserait Nyerere « en vingt-cinq minutes ».

La réplique tanzanienne fut foudroyante et sans appel. L’armée régulière, rejointe par des milliers d’exilés ougandais regroupés au sein du Front national de libération, submergea les forces d’Amin en quelques semaines. Le pays était exsangue, l’armée démoralisée, l’économie en ruines. Dans la nuit du 10 au 11 avril 1979, Kampala tomba. Idi Amin Dada, l’homme qui se proclamait conquérant de l’Empire britannique et dernière merveille du monde, prit la fuite en pyjama, abandonnant son peuple, son palais et ses réfrigérateurs sinistres.
L’Exil Doré, l’Impunité comme Épilogue
Il s’enfuit d’abord en Libye auprès de Kadhafi, son vieux complice, avant de rejoindre l’Arabie saoudite, où une somptueuse villa l’attendait à Djeddah, assortie d’une rente mensuelle de 26 000 dollars et d’un parc automobile luxueux. Au nom d’une « solidarité islamique » aussi cynique que scandaleuse, le royaume saoudien abrita pendant vingt-quatre ans celui qui était responsable de la mort de plusieurs centaines de milliers d’êtres humains — sans qu’aucun tribunal international ne se saisisse jamais du dossier.
Idi Amin Dada mourut le 16 août 2003 à l’hôpital du roi Fayçal de Djeddah, après plusieurs semaines de coma, et fut enterré avec les honneurs à La Mecque. Il n’avait jamais été jugé. Il n’avait jamais présenté le moindre remords. Il avait réduit l’un des pays les plus prometteurs d’Afrique orientale à un champ de ruines humaines et économiques — et s’était éteint dans la soie, loin du Nil dont les eaux gardent encore le secret de milliers de ses victimes anonymes
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