
Lors de sa session, les membres du Conseil économique, social, environnemental et culturel (Cesec) ont interpellé certains membres du gouvernement sur des points qui cristallisent l’attention de nombreux Gabonais. Parmi eux figurent le foncier, l’accès aux médicaments, la vie chère et la délinquance juvénile. Pour en savoir davantage, la rédaction de La Médiane s’est entretenue avec Geoffroy Foumboula Libeka, deuxième vice-président de l’institution, le vendredi 2 octobre dernier à Libreville. Lecture !
La Médiane : Lors de la récente session du Conseil économique, social, environnemental et culturel, vous avez abordé la question du foncier. On sait qu’elle suscite de nombreuses difficultés pour les populations, notamment avec les ventes de terrains et les expropriations. Concrètement, qu’a-t-il été dit et quelles décisions ont été prises au sein de votre institution ?
Geoffroy Foulboula : Il était important pour le Conseil d’aborder ce sujet au regard des nombreuses interpellations de citoyens et d’associations militant pour la promotion du patrimoine matériel et culturel. Ces associations nous ont fait part d’un sentiment partagé par de nombreux compatriotes : celui de vivre dans un État qui ne reconnaît pas l’antériorité occupationnelle. Certains citoyens peuvent justifier d’une présence familiale de plus de deux siècles sur leurs terres. Ils ont une histoire, mais, ne possédant pas de titre foncier, l’État estime qu’ils n’ont pas la capacité de jouir d’un bien qui est le leur depuis des décennies.
Face à cela, nous avons mené des auditions pendant 21 jours. Nous avons entendu près de 20 personnes : le ministre de l’Habitat, la direction générale de l’ANUTTC, la direction du Domaine, d’anciens directeurs du Domaine ainsi que le Cadastre. Nous avons également consulté les codes fonciers d’autres pays, notamment dans la zone CEMAC. Nous avons constaté que le Gabon est le seul pays de la zone à ne pas reconnaître le foncier coutumier. Partout ailleurs, on reconnaît que, bien avant l’arrivée du titre foncier moderne en 1960, des populations existaient et qu’il faut leur garantir la légalité d’occuper leur espace.
À la suite de ces travaux, nous avons formulé des recommandations pour faire évoluer notre code foncier afin de le réaligner sur celui des autres pays de la CEMAC. Nous avons aussi recommandé d’amender la loi 14/63 sur le régime domanial, inchangée à ce jour, pour y intégrer les questions liées au foncier coutumier.
La Médiane : Un autre point qui fâche les populations est celui de l’accès aux médicaments. Qu’est-ce qui a été relevé lors de cette session ?
L’accès aux soins, aux médicaments et aux urgences sociales est la thématique que nous avons traitée au niveau du Conseil économique et social. Cela découle de plusieurs constats. La particularité de cette institution est d’être le Gabon en miniature : c’est la maison des Gabonais, où ils peuvent venir déposer leurs préoccupations afin que nous retenions les plus pertinentes pour les traiter avec l’ensemble des parties prenantes.
Nous avons donc auditionné le corps médical, le ministre de la Santé, les cliniques, le Samu social, ainsi que les familles des victimes. Tout part d’un constat avéré : nous observons, par exemple, que des personnes hospitalisées sont contraintes de sortir de l’hôpital pour aller acheter des médicaments à l’extérieur. Ce n’est pas une situation convenable. Quand on est hospitalisé, tout doit être disponible sur place.
De plus, nous avons recueilli des témoignages faisant état d’erreurs médicales et de dysfonctionnements liés à l’accueil hospitalier. Ce n’est pas nouveau : des personnes décèdent parfois devant les hôpitaux faute d’avoir pu payer la consultation au préalable.
Ces éléments nous ont poussés à mener une réflexion afin d’interpeller le corps médical et l’État. En toile de fond se trouve un problème budgétaire. Par exemple, sur un budget alloué à la santé de 1 000 francs, le personnel soignant n’en consomme réellement que 200.
Nous disposons, par exemple, de Santé Pharmaceutique à Nkok, la seule usine de fabrication de médicaments de la sous-région. Comment comprendre que l’État et les parties prenantes ne soutiennent pas davantage cette structure, au risque de la conduire à la fermeture ?Nous avons recommandé à l’État d’entrer au capital de Santé Pharmaceutique, à hauteur d’au moins 40 %, pour préserver cet outil de production.
En période de crise, comme durant la pandémie de COVID-19, où les approvisionnements internationaux étaient bloqués, c’est cette usine qui a fourni de nombreux traitements essentiels. Une fois la crise passée, les anciennes habitudes reprennent avec les firmes internationales, au détriment de notre souveraineté sanitaire.
La Médiane : Que pense le vice-président du CESE de la vie chère ?
La vie chère est une réalité qui ne date pas d’aujourd’hui. On en parle et on en parlera toujours, que ce soit au Gabon ou ailleurs. Mais il faut effectivement travailler à résoudre cette question, sinon à en atténuer l’impact. Pourquoi ? Comment expliquer qu’un même produit vendu 100 francs au Cameroun le soit, par exemple, 200 francs au Gabon ? Il y a un véritable problème.
Le Gabon a pensé, à un moment donné, qu’il était utile, pour lutter contre la vie chère, d’accorder plusieurs exonérations fiscales. Mais on a vu qu’elles ne produisaient pas l’effet escompté. C’est pourquoi, dans la loi de finances 2027, le gouvernement a déjà annoncé qu’il allait supprimer bon nombre d’entre elles.
La vie chère, c’est également la stratégie que nous mettons en place pour reprendre le contrôle de notre marché. Vous avez vu les dernières statistiques de la Banque mondiale : plus de 80 % de ceux qui détiennent le commerce dans le secteur informel sont nos frères expatriés. Cela échappe donc naturellement aux Gabonais. Mais vous voyez comment ils vivent en communauté, avec des dizaines de personnes dans leurs maisons : vous les entendrez rarement parler de vie chère. Ceux qui en parlent le plus, c’est nous, les Gabonais. Et pourquoi ?
Parce qu’on a délaissé ce secteur informel aux mains de frères et sœurs expatriés qui produisent cet argent, qui nous prennent le peu que nous avons, et qui se mettent ensuite à l’aise. Mais ce n’est pas de leur faute, on ne va pas leur faire un procès : ils n’interdisent pas aux Gabonais de prendre le contrôle du secteur informel.
Faites le tour, même présentement, sous la Cinquième République, des marchés dans le BTP, et comptez le nombre d’entreprises gabonaises. La majeure partie de celles qui ont de gros marchés sont tenues par des expatriés. Or tout cela, c’est de l’argent qui sort des caisses de l’État gabonais pour se retrouver dans leurs pays. Bon nombre de ces entreprises ont recours non pas à des locaux, mais à des personnes expatriées issues de leur pays, et ainsi de suite. Elles viennent donc, pour beaucoup, résoudre le problème du chômage de leur pays, pendant que nous, Gabonais, sommes là, pratiquement en train d’errer.
La question de la vie chère est vraiment centrale, elle est également transversale. On la ressent davantage quand on n’est pas en activité. Et pour être en activité, il faut encourager nos frères et sœurs à reprendre le contrôle du secteur informel et permettre aux entreprises gabonaises de maîtriser l’essentiel de nos plus grands marchés, au lieu de continuer à privilégier les entreprises créées par des frères et sœurs venus d’ailleurs.
La Médiane : La centrale d’achat et la limitation des importations sont-elles, selon vous, des mesures louables pour freiner la hausse des prix ?
Pour le moment, j’estime que la centrale d’achat ne joue pas encore son rôle. Organiser des marchés périodiques, ce n’est pas cela, une centrale d’achat. Tant qu’elle n’aura pas le contrôle de la mercuriale et des prix des fournisseurs, ce ne sera pas une centrale d’achat. C’est juste une structure qui vend des produits en promotion.
Il faut donc travailler à pousser la centrale d’achat à devenir une véritable centrale auprès de laquelle tous les fournisseurs viendront s’approvisionner. C’est de là qu’elle pourra mieux réguler les prix. Aujourd’hui, si vous avez une centrale d’achat et qu’à côté, nos frères expatriés ont leurs sociétés d’import-export qui continuent de faire venir des produits qu’ils revendent à moindre coût pendant les marchés saisonniers de la centrale, celle-ci ne maîtrise rien. Il faut donc la pousser à jouer son rôle.
Sur le poulet de chair, on ne peut pas… Le Gabon est d’abord un pays souverain, même face aux États-Unis. On ne peut donc pas lui imposer un rythme, cela ne s’entend pas. Mais il faut aussi être réaliste : aurons-nous les capacités, en janvier 2027, de couvrir toute la demande en poulets de chair ? La plupart des fermes que nous connaissons ici faisaient majoritairement dans la vente d’œufs, pas dans celle du poulet de chair.
Donc, pour une première expérience, pousser le chef de l’État à prendre une décision visant à mettre fin à toute importation de poulets de chair au motif que nous serions en capacité de couvrir toute la demande dès janvier 2027… Cela se dit, j’entends, mais j’émets beaucoup de réserves, je n’y crois pas trop. Car cela sous-entend quoi ? Cela sous-entend qu’il faudrait passer d’une production d’environ 4 000 tonnes de poulets de chair à pratiquement 100 000 tonnes en l’espace de quelques mois. Combien de fermes…
La Médiane : Depuis quelques mois, voire quelques semaines, les actes de violence en milieu scolaire sont plus récurrents dans les différents établissements. Malgré les campagnes de sensibilisation, quelles pourraient en être les raisons, selon vous ?
L’éradication de la violence en milieu scolaire est une démarche qui doit être collective. Tout le monde doit jouer cartes sur table : le corps enseignant, mais surtout les associations de parents d’élèves. En effet, tout part de l’éducation donnée à la maison.
Aujourd’hui, il suffit d’observer le peu de parents présents aux réunions d’élèves. Pourtant, c’est là qu’on peut s’informer du comportement de son enfant à l’école. En réalité, la plupart des parents ne se rendent dans les établissements qu’à deux occasions : pour l’inscription et pour le retrait des bulletins. C’est d’ailleurs souvent lors du retrait des bulletins qu’ils découvrent les résultats de leurs enfants sur l’ensemble des trois trimestres. Les parents portent donc une responsabilité importante.
L’État a également sa part de responsabilité, mais on ne peut pas tout faire reposer sur lui. Regardez : dans certains établissements, l’État a affecté des policiers, alors qu’auparavant il n’y avait que des surveillants. Il est allé jusqu’à déployer des policiers. On ne va tout de même pas lui demander d’affecter l’armée dans les établissements pour mettre fin aux problèmes de délinquance scolaire.
Il faut donc une action coordonnée et conjointe de tous les acteurs : l’État, le corps enseignant et surtout les parents d’élèves, à travers leurs associations, afin de mettre fin à ce phénomène. Il convient ensuite de poursuivre les campagnes de sensibilisation auprès des jeunes. Il faut qu’ils comprennent que l’école sert à se former et non à détruire sa vie. En se faisant arrêter, certains risquent de se retrouver en prison avec un casier judiciaire entaché alors qu’ils ne sont que des enfants, ce qui compromet leur avenir. C’est tout l’enjeu.
La Médiane : On constate qu’après leur arrestation, les enfants se retrouvent directement à la prison centrale. Pensez-vous qu’une alternative aux peines de prison soit préférable ?
Il me semble que le Code pénal ou l’Assemblée nationale en ont déjà débattu. Concernant les travaux d’intérêt général, il n’est pas nécessaire d’envoyer ces enfants en prison. On peut leur attribuer des tâches comme le nettoyage des routes ou d’autres chantiers publics. Le code prévoit ce type de peines, et elles devraient être appliquées.
Actuellement, le réflexe quasi systématique est la détention préventive. Or, le risque est qu’en étant envoyés en détention préventive au contact de grands criminels, ces enfants en ressortent encore plus endurcis. C’est précisément ce qu’il faut éviter.
je vous remercie