Interview exclusive : Justine Judith Lekogo « Loin d’être xénophobie, j’attends plutôt que l’État maîtrise son territoire »

Alors que la publication des données du Recensement général de la population et du logement (RGPL) 2026 relance le débat sur la démographie, l’immigration et la place des étrangers dans l’économie gabonaise, la députée Justine Judith Lekogo appelle à sortir des réactions épidermiques. Elle le dit sans détour : sa démarche n’a rien de xénophobe. Sans prôner le rejet des communautés étrangères qui selon elle participe activement à booster l’économie du pays, elle réclame plus ou moins un contrôle administratif plus rigoureux, une meilleure interconnexion des données et une politique économique donnant davantage de leviers aux nationaux. Dans cet entretien, elle revient également sur le rôle du Parlement, la souveraineté économique, les failles du suivi administratif et la nécessité d’imposer une véritable culture du résultat au sein de l’État.

Journaliste : le RGPL 2026 vient de révéler que 34,11 % de la population du Gabon est constituée de ressortissants étrangers. Ce chiffre provoque de nombreuses réactions. Le Gabon doit-il s’en inquiéter ?

Justine Judith Lekogo : Je dirais surtout que le Gabon doit s’interroger. 34,11 %, ce n’est pas un chiffre anodin. C’est une donnée démographique majeure qui doit pousser l’État à examiner avec lucidité sa capacité à connaître, encadrer et administrer sa population résidente. Je refuse cependant que ce débat dérive vers le rejet de l’étranger : je ne suis pas contre les communautés étrangères, je suis pour un État qui maîtrise son territoire. La véritable question est donc de savoir qui vit au Gabon, qui y travaille, qui y entreprend, qui est en situation régulière et qui ne l’est pas. C’est sur cette exigence de clarté que nous devons désormais concentrer le débat.

Journaliste : Le Gabon est historiquement une terre d’accueil. De nombreux étrangers travaillent, investissent et participent à l’économie nationale. Pourquoi, dès lors, tirer la sonnette d’alarme ?

Justine Judith Lekogo : Parce que l’hospitalité ne doit jamais rimer avec laxisme administratif. Je reconnais pleinement la contribution des communautés étrangères au développement du Gabon : elles font partie de notre histoire et de notre tissu économique. Mais un État organisé doit savoir qui entre sur son territoire, pour quelle raison, où cette personne réside et quelle activité elle exerce. Accueillir ne signifie pas renoncer au contrôle. Ce n’est pas une posture hostile : c’est une exigence de gouvernance, de souveraineté et de responsabilité publique.

Journaliste : Vous estimez donc que l’État gabonais ne maîtrise pas suffisamment son immigration ?

Justine Judith Lekogo : Il existe clairement des insuffisances en matière de maîtrise, de suivi et de coordination administrative. Je le dis d’autant plus librement que j’ai moi-même travaillé dans l’administration et que j’en connais certaines réalités. Nous disposons de textes, de structures et de compétences, mais le problème survient lorsque l’information collectée n’est pas suffisamment exploitée. On recense, on enregistre, on délivre des documents : assure-t-on ensuite un suivi rigoureux ? Une administration moderne ne doit pas seulement produire des données ; elle doit être capable de les actualiser, de les exploiter et d’en tirer des décisions.

Journaliste : Soyons directs. Êtes-vous en train d’affirmer qu’un nombre important d’étrangers vivent en situation irrégulière au Gabon ?

Justine Judith Lekogo : Je ne vais pas avancer un chiffre que je ne peux pas documenter. En revanche, l’État doit être capable de distinguer clairement les différentes situations administratives. Parmi les 34,11 %, nous devons savoir combien sont parfaitement enregistrés et en règle, combien doivent actualiser leurs documents et combien échappent au suivi administratif. C’est précisément là que l’État doit reprendre la main, en disposant d’une information fiable, actualisée et exploitable.

Journaliste : Certains étrangers sont pourtant connus et enregistrés auprès de leurs ambassades. Cela ne suffit-il pas ?

Justine Judith Lekogo : Non. Être connu de son ambassade ne signifie pas automatiquement être en règle auprès de l’administration gabonaise ; les deux registres ne se confondent pas. Une personne peut être enregistrée auprès de sa représentation diplomatique tout en n’étant pas à jour de ses obligations locales. Il faut donc renforcer la coopération entre la DGDI, le ministère des Affaires étrangères, les ambassades et les consulats, tout en rappelant un principe essentiel : le contrôle du territoire relève de la souveraineté de l’État gabonais.

Journaliste : Vous proposez aussi de travailler davantage avec les associations représentant les communautés étrangères. Quel serait leur rôle ?

Justine Judith Lekogo : Ces communautés disposent déjà de structures organisées et de relais identifiés ; il serait contre-productif pour l’administration de les ignorer. Elles peuvent contribuer à la sensibilisation, à l’information et au dialogue sur les obligations administratives. Je ne propose évidemment pas de leur déléguer une prérogative régalienne, mais que l’État utilise intelligemment les relais qui existent dans la société pour rendre son action plus efficace.

Journaliste : N’est-ce pas là, une manière insidieuse de renforcer le contrôle des étrangers. Que leur répondez-vous ?

Justine Judith Lekogo : Je réponds simplement : oui, l’État doit savoir qui réside sur son territoire. Mais contrôler ne signifie pas persécuter ; cela veut dire connaître, enregistrer, suivre et faire respecter la loi. Pourquoi faudrait-il craindre de demander à l’État de savoir qui vit chez nous ? Je suis loin d’une logique xénophobe. Je réclame simplement un État suffisamment organisé pour maîtriser son territoire sans porter atteinte aux droits de ceux qui y vivent.

Journaliste : Vous insistez particulièrement sur la DGDI. Considérez-vous qu’elle ne fait pas correctement son travail ?

Justine Judith Lekogo : Je ne souhaite pas mettre en cause les agents individuellement. En revanche, une institution publique doit accepter d’être évaluée sur ses résultats. Face à une donnée démographique aussi importante, l’administration doit pouvoir répondre à des questions simples : combien de ressortissants étrangers sont enregistrés ? Combien disposent d’un titre de séjour valide ? Combien travaillent, entreprennent, sont fiscalement déclarés, ou ont quitté le territoire ? Ce sont des indicateurs essentiels pour mesurer l’efficacité de notre politique migratoire.

Le recensement est une photographie ; l’administration doit disposer d’un film. Qu’une personne entre sur le territoire, change de statut, de résidence ou d’activité, renouvelle son titre ou quitte définitivement le pays : chaque étape doit être connue et le fichier, mis à jour en conséquence. C’est cette capacité d’actualisation permanente qui permettra à l’État de disposer d’une vision beaucoup plus précise des mouvements de population.

Journaliste : Faut-il alors croiser les données de l’immigration avec celles des impôts, du commerce et des entreprises ?

Justine Judith Lekogo : Oui, mais dans le strict respect de la loi et de la protection des données. Nous ne pouvons plus continuer à travailler en silos : la DGDI possède une partie de l’information, les services fiscaux une autre, les administrations économiques une autre encore, et les collectivités territoriales détiennent également des données locales. Si chacun conserve son morceau du puzzle, l’État ne verra jamais l’image complète. Il faut donc renforcer l’interconnexion des systèmes, avec des garanties juridiques et sécuritaires solides.

Journaliste : Pourquoi cette question migratoire devrait-elle intéresser le ministère de l’Économie ?

Justine Judith Lekogo : Parce que derrière la démographie se trouve une réalité économique. La question fondamentale est de savoir quelle place les Gabonais occupent dans leur propre économie. Nos jeunes ont-ils accès au financement ? Peuvent-ils créer des entreprises, accéder aux marchés, devenir fournisseurs des grandes entreprises, intégrer les chaînes de valeur ? Je ne dis pas que les étrangers ne doivent pas travailler ; je dis que les Gabonais ne doivent pas rester spectateurs de l’économie de leur propre pays.

Journaliste : Vous assumez donc le concept de souveraineté économique ?

Justine Judith Lekogo : Pleinement. Nous pouvons accueillir les investissements étrangers, bénéficier de l’expertise internationale et développer des partenariats. Mais nous devons, en parallèle, bâtir une classe d’entrepreneurs gabonais suffisamment robuste pour prendre toute sa place dans l’économie nationale. La souveraineté économique ne signifie pas fermer les frontières ; elle signifie donner aux nationaux les moyens de participer pleinement à la création de richesse.

Journaliste : Certains diront que vous cherchez un bouc émissaire au chômage des Gabonais. Que leur répondez-vous ?

Justine Judith Lekogo : Je refuse ce raccourci. Le chômage, la faiblesse de l’entrepreneuriat national et les difficultés économiques ne peuvent pas être imputés à la seule présence des étrangers : ce serait trop facile et intellectuellement malhonnête. Il faut aussi regarder les responsabilités de l’État en matière de formation, de financement, de fiscalité, d’accès au marché, d’accompagnement des PME et de gouvernance. Mais cela ne doit pas empêcher de parler de concurrence et de formalisation des activités. On peut défendre les intérêts des Gabonais sans transformer les étrangers en boucs émissaires.

Journaliste : Vous demandez une réforme de l’administration. Quelles seraient vos priorités ?

Justine Judith Lekogo : Je commencerais par six mesures : un audit complet du fichier administratif des ressortissants étrangers ; une actualisation systématique des titres de séjour ; une meilleure interconnexion des administrations ; une coopération structurée avec les ambassades, consulats et associations communautaires ; la mise en place d’indicateurs précis de performance pour les services chargés de l’immigration ; et enfin, un contrôle parlementaire régulier des résultats obtenus.

Journaliste : Justement, vous êtes parlementaire. Qu’allez-vous faire concrètement ?

Justine Judith Lekogo : C’est précisément notre responsabilité. Un parlementaire ne doit pas se contenter de voter des lois ; il doit poser les questions qui dérangent lorsque l’intérêt général l’exige. Nous devons interroger le gouvernement sur les chiffres, les moyens engagés, les résultats obtenus et les difficultés rencontrées. Le Parlement doit être une vigie de l’action publique, pas une simple chambre d’enregistrement. Là où le cadre juridique présente des insuffisances, nous devons également pouvoir proposer des ajustements.

Journaliste : Vous êtes parfois très sévère envers l’administration. Vous avez même évoqué la « paresse administrative ». Maintenez-vous cette expression ?

Justine Judith Lekogo : Je parlerais plutôt de lenteur administrative, de défaut de suivi et, parfois, d’absence d’obligation de résultat. Mais soyons clairs : une administration qui dispose des textes, des structures et des ressources humaines nécessaires doit accepter d’être évaluée. Je ne réclame pas une administration brutale ; je réclame une administration performante. Les citoyens n’attendent pas seulement des explications, ils attendent des résultats.

Journaliste : Pour finir, êtes-vous finalement favorable à une politique migratoire plus dure ?

Justine Judith Lekogo : Je suis favorable à une politique migratoire plus claire, plus rigoureuse et surtout plus efficace. Je ne demande pas que l’on chasse les étrangers, je demande que l’État sache qui est présent sur son territoire. Je ne demande pas que l’on ferme les frontières, je demande que nous les maîtrisions. Je ne demande pas d’interdire aux étrangers d’investir, je demande que les Gabonais puissent eux aussi investir, entreprendre et accéder aux opportunités.

Loin d’être xénophobie, j’attends plutôt que l’État maîtrise son territoire . 34,11 %, ce n’est pas simplement un pourcentage : c’est un signal qui doit pousser l’État à agir. Le Gabon doit savoir qui vit sur son territoire, qui y travaille, qui y entreprend, qui est en règle, et quelle place ses propres citoyens occupent dans l’économie nationale. Je ne suis pas contre l’étranger. Je suis pour un État souverain, organisé, efficace et capable de maîtriser son territoire. Il est temps, désormais, de dépasser les commentaires et de passer à l’action. Je vous remercie.

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