
L’ultimatum est tombé, et avec lui, une partie de l’idéal sud-africain de la « nation arc-en-ciel ». Des milliers de citoyens ont battu le pavé mardi, répondant à l’appel de mouvements anti-immigration qui exigeaient, sans le moindre mandat légal, le départ immédiat des étrangers en situation irrégulière. Une échéance informelle, mais qui a suffi à faire basculer le pays dans une fièvre xénophobe inédite depuis plusieurs années.
Bâtons traditionnels zoulous à la main, boucliers levés, les manifestants ont scandé leur mot d’ordre dans les rues de Johannesburg, Durban et Le Cap : les étrangers doivent quitter le territoire, sans délai ni discussion. Face à l’ampleur annoncée du mouvement, les autorités ont déployé un dispositif policier massif, redoutant une répétition des flambées meurtrières qui avaient déjà ensanglanté le pays en 2008 et en 2015.
Cette fois, le bilan reste heureusement plus contenu, mais loin d’être nul : plusieurs décès ont été recensés en lien avec ce climat de rejet, rappelant que la parole xénophobe, une fois libérée, débouche vite sur des actes. À Germiston, près de Johannesburg, les forces de l’ordre ont dû intervenir en urgence pour exfiltrer des étrangers pris pour cible par des groupes déterminés à les déloger de force.
Un exode déjà massif avant même l’échéance
La pression n’a pas attendu le jour J pour produire ses effets. Selon les autorités sud-africaines, plus de 25 000 ressortissants étrangers — originaires notamment du Malawi, du Zimbabwe, du Mozambique, du Nigeria ou encore du Ghana — ont déjà quitté le pays ces dernières semaines, terrorisés par la perspective de représailles. Licenciements préventifs, expulsions de logements, contrôles d’identité au faciès : la campagne a instauré un climat de suspicion généralisée, poussant des familles entières à préférer la fuite à l’affrontement.
Un exode d’autant plus frappant que les étrangers ne représentent, selon les chiffres officiels, qu’environ 5 % de la population sud-africaine, pour un total avoisinant les trois millions de personnes.
Chômage, misère et boucs émissaires ?
Derrière les slogans, une réalité économique implacable : un taux de chômage qui frôle les 33 %, frappant en priorité une jeunesse sud-africaine désabusée. Dans ce contexte de précarité endémique, les étrangers sont devenus la cible privilégiée d’un discours accusateur, tenus pour responsables du manque d’emplois, de logements et de services publics.
Une lecture que contestent nombre d’économistes et d’organisations de défense des droits humains, pour qui la crise sociale du pays trouve ses racines ailleurs : dans les inégalités structurelles héritées de l’apartheid, dans la corruption endémique et dans l’incapacité chronique de l’État à créer des emplois durables. Plusieurs syndicats et ONG appellent d’ailleurs à l’unité plutôt qu’à la division.
Le président Cyril Ramaphosa, de son côté, a tenté d’apaiser les tensions en appelant à des manifestations pacifiques, tout en admettant la nécessité de réformer un système migratoire jugé dépassé. Une position d’équilibriste, entre fermeté affichée et refus de cautionner toute dérive xénophobe.
L’esprit de Mandela mis à l’épreuve
Trente ans après la fin de l’apartheid, l’image d’une Afrique du Sud unie et accueillante, incarnée par Nelson Mandela, semble aujourd’hui sérieusement écornée. Les organisateurs de la mobilisation assurent condamner toute violence, mais préviennent déjà que leur campagne ne s’arrêtera pas avec cette journée du 30 juin. Un signal inquiétant pour un pays qui devra choisir, dans les mois à venir, entre céder à la tentation du bouc émissaire ou s’attaquer enfin aux racines profondes de sa crise économique et sociale.