
Libreville, le 15 mai 2026 — Le Gabon pleure encore. Et comme à chaque fois, la nation retient son souffle, les réseaux sociaux s’enflamment, les larmes coulent — avant que le silence, complice et assourdissant, ne reprenne inexorablement ses droits. Disparitions, décès, indignation collective, puis oubli. Le manège macabre tourne, imperturbable, et ses victimes portent toutes le même visage : celui d’un enfant.
Le Gabonais ordinaire est déjà un funambule du quotidien. Entre la vie chère qui érode impitoyablement le pouvoir d’achat, les coupures d’électricité qui plongent les foyers dans l’obscurité et les pénuries d’eau qui assèchent des quartiers entiers, survivre relève parfois de l’exploit. Mais voilà qu’à ce fardeau déjà écrasant s’ajoute une angoisse d’une tout autre nature, plus viscérale, plus déchirante : celle de perdre un enfant.
Car plus un semestre ne s’écoule désormais sans que des alertes de disparition ne déferlent sur la toile, sans qu’un faire-part funèbre ne vienne endeuiller une famille, un quartier, une ville tout entière. Si certains enfants ont la fortune insigne d’être retrouvés vivants, d’autres, hélas, ne connaissent pas cette grâce. Et leurs histoires, aussi brèves que bouleversantes, laissent des plaies béantes dans la chair vive de la société gabonaise.
Rinaldi, Cameron, Précieuse — Des prénoms gravés dans la douleur collective
Le cas du petit Rinaldi n’a pas fini de diviser l’opinion et de hanter les consciences que celui du jeune Cameron est venu s’y superposer, ravivant avec une brutalité sidérante la même stupeur, la même nausée, la même révolte. Retrouvé sans vie dans une fosse septique du quartier de Nzeng Ayong, ce garçon a provoqué un électrochoc retentissant au sein de la diaspora comme sur le territoire national, soulevant une vague d’indignation qui a transcendé les frontières et les clivages.
Ces enfants ne sont pas des statistiques. Ce sont des prénoms, des rires éteints, des avenirs fauchés net. Et chacun d’eux mérite infiniment mieux que d’être réduit à un fait divers sitôt englouti par le flot incessant de l’actualité.
Des enquêtes fantômes — Le rituel de l’impunité ?
Le protocole est désormais connu de tous, aussi prévisible qu’il est révoltant. À chaque drame, la mécanique institutionnelle s’enclenche avec une célérité de façade : les enquêtes sont solennellement ouvertes, des commanditaires présumés sont souvent exhibés devant les caméras, les déclarations officielles fusent avec un aplomb rassurant. L’émotion populaire atteint son paroxysme, les obsèques drainent des foules éplorées.
Puis vient le silence. Un silence de plomb, total, implacable. Les dossiers s’enlisent dans les méandres kafkaïens de la procédure judiciaire. Les familles épuisées attendent, espèrent, implorent — en vain. L’enquête devient alors ce que la Bible décrit de la traversée du désert par Moïse et son peuple : quarante ans d’errance sans horizon, sans aboutissement, sans vérité.Et l’on attend. Jusqu’au jour où un autre enfant disparaît.
À quand la fin ?
La question, posée avec une lassitude teintée de désespoir par des milliers de parents gabonais, mérite une réponse concrète, pas une promesse de plus. Chaque enfant disparu est un réquisitoire vivant contre l’inertie. Chaque enquête classée sans suite est un coup de canif supplémentaire dans le contrat social qui lie l’État à ses citoyens.
Rinaldi. Cameron. Précieuse. Trois prénoms. Trois tragédies. Trois cris d’alarme que le Gabon ne peut plus se permettre d’ignorer. Le Gabon a suffisamment pleuré ses enfants. Il est temps, grand temps, qu’il se dote des moyens de les protéger.